France: vers l’impuissance européenne ?

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Avant la crise, l’Europe avait deux leaders : la France et l’Allemagne. Aujourd’hui la première est en difficulté économique et perd de son influence politique, tandis que l’Allemagne de Merkel, même si elle est critiquée, prend peu à peu les rênes de l’Europe. Comment la France en est arrivée là ? Est-elle condamnée à devenir un pays périphérique de l’Union européenne ?

A la fin des années 2000, la France et l’Allemagne étaient si proches que les autres pays européens avaient commencé de s’élever contre le monopole « Merkozy », contraction du nom de la chancelière allemande et de celui de l’ancien président français, Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui la France, avec sa récession de 0,2% au premier trimestre 2013, est passée de l’autre côté de la barrière et rejoint les pays du sud pour critiquer les grands axes de la politique européenne qu’elle a pourtant contribué à tracer. Ces joutes verbales au somment ont rythmé l’actualité des dernières semaines et illustrent bien le fossé qui se creuse entre la France et l’Allemagne.

Pour cacher ses faiblesses, la France critique

La France n’arrive pas à réduire son déficit public à moins de 3% comme l’exigent les traités européens ? Sa croissance est en panne ? Facile : il suffit de trouver un responsable. Dans la foulée des propos tenus par José-Manuel Barroso, président de la Commission européenne, les socialistes français renient aujourd’hui l’austérité économique prônée par l’Allemagne… alors même que le président français François Hollande l’avait soutenue il y a huit mois en faisant approuver le traité budgétaire européen par le parlement.

Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale française, a ainsi appelé à une « confrontation avec Berlin » tandis que le Parti socialiste au pouvoir réclame « un affrontement démocratique » avec l’Allemagne dans un texte qui sera validé le 16 juin. Extrait : « Le projet communautaire est meurtri par une alliance de circonstance entre les accents libéraux de l’actuel premier ministre britannique et l’intransigeance égoïste de la chancelière Merkel ». Les socialistes refusent une Europe où les peuples passeraient après les marchés. « L’amitié entre la France et l’Allemagne, ce n’est pas l’amitié entre la France et la politique européenne de la chancelière », poursuivent-ils.

La charge est violente. Elle avait déjà été lancée le 13 avril par le premier secrétaire du parti, Harlem Désir, pour qui Angela Merkel est la « chancelière de l’austérité ». Même le premier ministre Jean-Marc Ayrault, qui avait défendu sa politique de sérieux budgétaire, avait critiqué les conservateurs européens.

Objectif de la manœuvre des dirigeants socialistes ? Trouver un bouc émissaire pour canaliser la colère de la population – et rassurer les socialistes français. Depuis un an, ces derniers n’avaient pas désigné d’adversaire politique : la droite allemande de Merkel fait désormais figure d’ennemi commun de la gauche française et permet de rassembler le parti.

Et l’Allemagne répond

A l’opposé, en Allemagne – comme en Finlande -, des jugements sévères sont portés sur l’Europe du sud et la France. On ne compte plus les dérapages verbaux de dirigeants politiques et économiques présentant les Européens du sud comme des fainéants en voulant à l’argent des Allemands qui, eux, travaillent et gèrent correctement leur économie. En Finlande, à en croire les sondages, la moitié des citoyens sont hostiles à l’idée de nouveaux plans de sauvetage européens.

A l’approche des élections législatives de l’automne, Angela Merkel ne semble donc avoir qu’un seul souci : montrer aux électeurs allemands qu’elle défend fermement leurs intérêts et que les aides aux autres pays européens sont calculées au plus juste.

Et la France dans tout ça ? Fin 2012, le quotidien allemand Bild titrait : „La France est-t-elle la nouvelle Grèce ?”. Cette manchette d’un quotidien qui a la même audience que le journal télévisé le plus regardé de France reflète l’opinion de la majorité des responsables et experts allemands. Au nom de la solidarité, l’Allemagne a laissé la France se rassembler après les élections de 2012 et lui a donné le temps de lancer les réformes structurelles nécessaires. Aujourd’hui, elle estime que cela met trop de temps.

Un rapport du ministère de l’économie allemand enfonce le clou. En pleine période de tensions entre Paris et Berlin, le quotidien économique allemand Handelsblatt en a publié des extraits. Ce document interne analyse en termes peu flatteurs la situation économique de la France : « L’industrie française perd de plus en plus en compétitivité, la délocalisation à l’étranger des entreprises se poursuit ». Le document fait également état des « coûts du travail en forte hausse » en France, selon le Handelsblatt. Le journal conclut avec deux pages d’analyse sur la France en notant que « le fier voisin » français « menace de devenir l’homme malade de l’Europe ».

Le modèle économique français en question

Au-delà des guerres de mots, les chiffres parlent. L’Allemagne a retrouvé la croissance au premier trimestre 2013 (+0,1%) tandis que la France est entrée en récession (-0,2%). Le déficit public des pays-membres, qui doit être inférieur à 3%, plafonne à 4,8% en France en avril 2013 alors que l’Allemagne est excédentaire de 0,2%. Le duo de tête de l’Union européenne semble ne plus avancer à la même vitesse.

Pourquoi? Cette situation a d’abord des racines historiques. La France a pu se permettre un Etat-providence pendant des décennies et cette situation lui a permis de jouer un rôle prédominant dans les relations internationales. Grâce à cette puissance, elle pouvait redistribuer une partie du patrimoine à sa population et garantir un certain niveau de croissance économique. Elle assurait également l’accès au crédit des investisseurs internationaux car la France était considérée comme un pays stable et fiable.

En Allemagne, l’unification tardive – en 1871 puis de nouveau en 1990 – et deux guerres perdues ont obligé le pays à trouver un autre chemin de croissance. Pour elle, c’était le chemin de la production industrielle et des exportations ; l’obsession de devoir produire mieux à bas coût.

Deux perceptions, deux solutions : le redressement économique à la française se fait par une consommation interne qui nécessite d’augmenter les dépenses publiques. Selon Berlin, il faudrait plutôt produire plus et vendre à l’étranger : pour être compétitif, il suffit d’abord de baisser les coûts du travail et les coûts de production.

Au vu des chiffres, on serait donc plutôt tenté de donner raison à l’Allemagne dont la stratégie porte aujourd’hui ses fruits, face à une France contrainte de réduire les dépenses publiques qui assuraient jusqu’ici son équilibre.

Le modèle allemand, principalement tourné vers la conquête des marchés extérieurs, ne s’est toutefois pas construit sans douleur pour les habitants du pays, qui compte sept millions de mini-jobs à 400 euros par mois et proportionnellement plus de pauvres que la France. La politique allemande de compétitivité a donc eu un coût social.

Il n’empêche: dans le duo qui a mené l’Europe pendant des décennies, l’Allemagne semble aujourd’hui avoir surmonté la crise tandis que la France ne voit toujours pas le bout du tunnel.

L’Hexagone en perte d’influence politique

Au-delà de l’économie, la crise a également fait échouer les dirigeants français sur le dossier de l’Europe de la défense, central pour la stratégie d’influence de la France dans l’Union européenne.

L’Europe de la défense est un projet de longue date de la France, une sorte de pendant européen à l’Otan qui trouve ses racines dans l’histoire militaire récente du pays. Membre fondateur de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan), la France du général de Gaulle avait quitté son commandement militaire intégré en 1966. A compter de ce jour, Paris a développé une posture qui se voulait subtile, avec à la fois un pied dans l’Otan et un pied en dehors.

Lors de sa campagne électorale pour l’élection présidentielle de mai 2007, le candidat Nicolas Sarkozy avait promis qu’il remettrait à plat les relations entre la France et l’Otan si les électeurs lui faisaient confiance. Son élection lui permettra de briser un tabou et d’enclencher la dynamique du retour de la France dans le commandement militaire intégré de l’Otan, effectif à compter d’avril 2009.

Tout laisse à penser que ce retour visait alors à lever un obstacle au développement de l’Europe de la défense par l’Union européenne – un projet auquel la France est très attachée mais qui semble avoir été contrarié par le fait que d’autres membres de l’UE y voyaient une volonté de concurrencer, voire de détruire l’Otan. En réintégrant l’organisation, Paris rassurait ses partenaires. Idem avec l’intervention en Afghanistan aux côtés des Etats-Unis depuis 2001, qui est avant tout un geste politique, signe d’une solidarité de la France envers Etats-Unis au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 à New-York et Washington. Après ces preuves de loyauté envers l’Otan, la France espérait relancer « son » Europe de la défense.

Mais la crise économique a conduit les Etats membres de l’UE à tailler dans leur budget de défense, à privilégier l’Otan et négliger l’Europe de la défense. Les 21 Etats à la fois membres de l’UE et de l’Otan ont été contraints par la crise économique de rogner sur ce budget. Dès juillet 2010, le gouvernement français annonçait une économie de 3,5 milliards d’euros sur trois ans.

Fin 2011, le tableau s’assombrit : l’Allemagne annonce un plan impliquant une réduction de 8,3 milliards d’euros de son budget de défense et une baisse de 40% de ses effectifs d’ici 2014. Le Royaume-Uni ampute le sien de 8% et ses effectifs de 40 000 personnes sur les quatre années à venir. L’Italie amorce une réduction de 10% sur la période 2011-2013. Aux Pays-Bas, la défense doit chercher à faire des économies à hauteur de 1 milliard d’euros. Sans parler de la Grèce que la crise économique conduit à revoir des dépenses militaires élevées dans le contexte de la tension avec la Turquie.

Mi-2012, la majorité des observateurs constatent que l’Europe de la défense n’avance plus alors que l’Otan poursuit son chemin, par bonds politiques successifs, de sommet en sommet. Les difficultés en Afghanistan ne sauraient suffire à évacuer une évidence : la crise économique est venue ajouter aux raisons politiques un nouveau paramètre empêchant le décollage de l’Europe de la défense, escompté par Paris en échange de son retour dans le commandement militaire intégré de l’Otan.

François Hollande éteint l’incendie

En difficulté sur le plan économique, la France perd donc également de l’influence sur les dossiers politiques. Quelle sera sa place dans l’Europe de demain ? Au plus bas dans les sondages, le président français a répondu à la presse vendredi 17 mai 2013 – et a tenté de clarifier ses positions européennes.

Ses déclarations ont contrasté avec les critiques formulées par son parti depuis plusieurs semaines contre le modèle allemand : « Je suis pour la compétitivité et pas pour la dépense (…), je ne veux plus qu’on regarde la gauche comme une force politique ne faisant qu’augmenter les impôts »

Il a également clarifié la position de la France en Europe : il la voit comme un « trait d’union » entre le nord et le sud et renonce à fédérer les pays latins contre l’Europe germanique. L’idée est bonne car cette stratégie n’était pas seulement préjudiciable pour la France, tant elle confirmait son décrochage vis-à-vis de l’Allemagne, mais inutile : Madrid et Rome préférent négocier directement avec Angela Merkel plutôt que de constituer un front face à Berlin.

Second point : pour se remettre au cœur de l’Europe, François Hollande devait mettre fin à sa stratégie de harcèlement avec Berlin. Il suit ainsi le chemin emprunté par ses prédécesseurs : Nicolas Sarkozy avait attendu mars 2008 pour se rapprocher d’Angela Merkel – à propos de la réforme d’Airbus. Il avait fallu quatre ans à Jacques Chirac pour enterrer, en 2002, la hache de guerre sur la politique agricole commune et s’entendre enfin avec Gerhard Schröder.

Il n’y a pour l’instant aucune initiative commune franco-allemande mais une reconnaissance implicite des erreurs commises depuis un an. C’était indispensable et tactiquement habile : François Hollande, en se prononçant quatre mois avant les élections allemandes du 22 septembre, permet une réconciliation avec Angela Merkel – si elle est réélue – et s’évite des déconvenues avec le Parti social-démocrate allemand s’il arrive au pouvoir – celui-ci étant plus allemand que socialiste.

Le chef de l’Etat a également proposé d’installer un „président d’un gouvernement économique” de la zone euro, évoqué un plan de lutte européen contre le chômage des jeunes, la création d’une Europe de l’énergie, des stratégies d’investissements communes, etc.

Ainsi, François Hollande s’inscrit dans la lignée d’Angela Merkel qui avait proposé, il y a un an, une union politique. A l’époque, il avait critiqué sa proposition qu’il trouvait « vide ». Aujourd’hui, il lui donne un contenu. Il y a de nouveau une offre française sur la table européenne.

France: les douze travaux

Mais les discours sont des discours. Avant que ce pas en avant de François Hollande devienne réalité, il faudra d’abord remettre en ordre le pays. Car la France ne sera crédible à l’international que si elle règle ses problèmes intérieurs, rassure ses partenaires, les marchés, et tient ses engagements européens.

« Crédible ». C’est justement le mot qu’a utilisé José-Manuel Barroso lors de sa rencontre avec François Hollande le 15 mai : « Nous allons proposer deux années supplémentaires pour permettre à la France de ramener son déficit sous la barre des 3% en 2015. Pourvu qu’elle présente un programme crédible de réformes pour regagner de la compétitivité. »

De telles réformes, François Hollande en a déjà mené depuis son arrivée au pouvoir en mai 2012 : celle des banques, celle du marché du travail ou encore l’instauration d’un pacte de croissance qui accorde aux entreprises des crédits d’impôts afin de les inciter à embaucher et innover. La Commission européenne demande davantage : Bruxelles souhaite notamment que Paris fasse plus pour réformer son marché du travail, son système de retraites et pour ouvrir certains marchés, comme celui des taxis ou des notaires.

La France retrouvera sa place dans le duo de tête européen si elle mène à bien ces réformes et tient ses engagements – pas en critiquant l’Allemagne. Au regard de l’histoire, les compromis les plus utiles à l’Europe se sont toujours construits au terme de discussions franches et sans concessions entre les deux pays. Mais ni le général de Gaulle et le chancelier Adenauer, ni Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, ni François Mitterrand et Helmut Kohl n’ont jamais fait avancer le projet européen par la rupture. C’est cette leçon que la France devra appliquer pour ne pas être repoussée à la périphérie de l’Union qu’elle a fondé.

Benjamin Hutter

The author is a graduate of contemporary history, began his career in investigation departements of regional newspapers. Today journalist in Moscow, he collaborates with Ria Novosti and monthly supplements of Le Figaro (France) and Le Soir (Belgium). He’s specialized in french politics and geopolitics

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Francuski dziennikarz, z wykształcenia historyk zajmujący się historią współczesną. W przeszłości pracował jako dziennikarz śledczy w licznych mediach regionalnych. Obecnie mieszka w Moskwie, pisze dla Ria Novosti, Le Figaro (Francja) i Le Soir (Belgia). Specjalizuje się w polityce i geopolityce francuskiej.

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